Une identité ignatienne - Si on parlait d'éducation jésuite

 

Si on parlait "d'éducation jésuite"...

 

 

 

Un dossier préparé par un groupe de travail de l'Association du Caousou

 

Renouvellement et tradition sont deux mots qui, en apparence, paraissent s'opposer.

Est-ce le cas dans notre établissement où le renouvellement des hommes et des structures est souvent important d'une année à l'autre ? C'est ainsi que les élèves des classes de Terminales de 1982 qui ont fêté leurs 10 ans de promotion ont difficilement reconnu le décor et l'environnement de leur passé si proche... sans parler des impressions que doivent éprouver les plus anciens... Pourtant, avec tous ceux qui font Le Caousou d'aujourd'hui, ils ont en commun une tradition très ancienne, la tradition des Collèges de la Compagnie de Jésus.

Il peut être bon de se souvenir des fondements de cette tradition. D'en apprécier toute la modernité et, pourquoi pas, d'essayer de continuer à la vivre.

Quant Ignace de Loyola et ses compagnons ont fondé la Compagnie de Jésus en 1540, ils n'avaient pour but que l'expansion de la Foi chrétienne. La formation des premiers candidats à la Compagnie, ainsi que celle des jeunes désireux de bénéficier de cet enseignement, sans se destiner au sacerdoce, allait se dérouler selon des principes apostoliques et humains qui finirent par être codifiés bien après la mort du fondateur.

Par la suite, cet enseignement allait se développer avec les succès que l'on connaît, avec aussi les vicissitudes liées aux politiques du moment. Après un tour de Toulouse qui devait les mener sur les emplacements des Lycées Fermat et Ste Marie de St Sernin, les Jésuites installèrent Le Caousou sur son site actuel en 1874.

Plus de cent ans après, à partir de 1979, la Compagnie de Jésus a progressivement confié la tutelle de ses Collèges à des Associations composées essentiellement de laïcs. A ce moment-là, la présence des Jésuites au Caousou avait déjà bien diminué, tendance appelée à se poursuivre.

A la question posée par des enseignants en 1988 "Voyez-vous un rôle spécifique des laïcs dans la recherche d'adaptation de la spiritualité ignatienne ?", le Père KOLVENBACH, Supérieur Général de la Compagnie de Jésus, répondit : "Pour m'exprimer radicalement, il me semble que ce sont beaucoup plus les laïcs que les Jésuites qui doivent le faire, car ce sont eux qui sont en pleine vie et qui peuvent donc beaucoup mieux réaliser cet idéal d'adaptation."

"Mais alors, en quoi consiste cette tradition ?" vont demander certains nouveaux venus au Caousou, éducateurs, élèves, enseignants, parents, qui ont lu rapidement peut-être le Projet Educatif qui leur a été proposé.

A cette question, un groupe de réflexion de l'Association du Caousou, garante de la spécificité du Projet Educatif, va essayer de répondre simplement.

..."Pour une Pédagogie personnalisée"...

Reprenons la première ligne du Projet Educatif qui exprime la nécessité de "prendre en compte les différentes intelligences par un enseignement adapté et personnalisé". C'est la base de l'enseignement individualisé que de s'adapter à chacun tel qu'il est. Il faut proposer à chacun ce qui peut l'aider à mieux connaître ses capacités et à les développer davantage.

Dans leur intuition, les rédacteurs du "Radio Studiorum", fondement de la pédagogie ignatienne, avaient écrit en 1635 : "Avant la classe, le professeur examinera avec soin quels sont les élèves qui peuvent faire tel ou tel exercice. Il veillera à n'oublier personne. Il faut exercer les plus doués, mais de manière que les derniers de la classe n'aient pas l'impression d'être laissés de côté."

Est-ce bien possible aujourd'hui en fonction des exigences du "sacro-saint" programme officiel et du nombre important d'élèves par classes ? Une solution existerait dans les techniques d'aide au travail personnalisé. La réussite de cette démarche impliquerait la possibilité de choix de l'élève pour bénéficier de l'enseignement complémentaire personnalisé dont il a le plus besoin. La mise à contribution des meilleurs élèves, dont les explications profiteraient peut-être mieux à ceux qui sont en difficulté, serait un autre élément de réussite.

Il est évident que cette "pédagogie personnalisée" prend toute sa dimension dans une visée communautaire.

..."Pour une pedagogie de l'exercice"...

Après avoir dit quelques mots sur la "Pédagogie personnalisée", il est nécessaire de situer l'Education Jésuite dans son cadre originel, en disant qu'elle est le fruit d'une adaptation continuelle des éléments que l'on retrouve dans les "Exercices Spirituels". Ces "Exercices", hérités de St Ignace de Loyola, mettent en relation un "retraitant" et un "directeur" qui l'accompagne pour une expérience spirituelle, pendant une période plus ou moins longue pouvant aller jusqu'à trente jours. D'où la transposition qui en découle entre le maître et l'élève dans le domaine de l'éducation.

..."Pour une Pédagogie de l'exercice."...

Elle est basée sur une incitation à l'activité personnelle. Il faut laisser à chaque élève le soin de découvrir lui-même, par sa réflexion et par son intelligence, une solution qui ne lui a pas été donnée toute faite. L'élève a ainsi un rôle fondamental, le maître est là pour l'aider à progresser dans son évolution propre, d'où l'importance accordée au travail personnel. Le Projet Educatif du Caousou parle d'ailleurs de "susciter l'activité et la participation des élèves".

"Qu'on laisse du temps pour le travail personnel, privé et tranquille, qu'on permette de réfléchir sur les matières traitées en classe et de les comprendre plus parfaitement" disent les Constitutions de la Compagnie de Jésus.

Savez-vous que les cours magistraux, dits "traditionnels", ne datent en fait que d'un siècle environ. Auparavant, les élèves passaient beaucoup plus de temps en étude qu'en cours, le rapport était proche de 2 à 1, rapport qui s'est plutôt inversé depuis. Autrefois, une part importante du travail des maîtres consistait à expliquer et commenter les corrections des nombreux devoirs qu'ils donnaient.

Dans cette logique, le rôle du maître auprès de l'élève est d'abord de lui apprendre à apprendre pour qu'il puisse intégrer personnellement les connaissances qui lui sont proposées. Les Jésuites ont toujours favorisé des méthodes permettant à l'élève de ne pas rester passif et d'être partie prenante dans sa formation.

Aujourd'hui, dans cet esprit, des moyens pédagogiques très diversifiés, sont mis à la disposition des élèves.

La bonne utilisation du Centre de Documentation et d'Information par des élèves qui y sont préparés, est un des moyens privilégiés de développer cette "Pédagogie de l'exercice". ...

"pour une pédagogie du desir"...

"Ce n'est pas l'abondance du savoir qui rassasie l'âme et la satisfait, mais de sentir et goûter les choses intérieurement." (Saint-Ignace)

Nous pouvons garder cette maxime à l'esprit pour mettre en œuvre dans une éducation ignatienne ce qu'on appelle une "pédagogie du désir".

Principe : De même que la nourriture est destinée à satisfaire les désirs et besoins du corps pour contribuer à sa croissance physique, de même le savoir et la culture sont destinées a satisfaire les désirs et besoins spirituels, fondamentaux en tout être humain, pour contribuer à sa croissance intellectuelle et morale, corollaire de sa croissance vers Dieu.

Une pédagogie ignatienne est une pédagogie qui ne perd pas de vue ce but suprême, dont les études et les activités scolaires ne sont que les moyens.

Applications :

1) Susciter d'abord l'appétit de l'élève en partant de sa propre curiosité, de ses attentes et de ses besoins. Un élève n'apprend bien et n'assimile que ce dont il a faim et soif.

2) L'enfant ne juge pas forcément avec lucidité ses désirs et besoins profonds. Le rôle de l'éducateur est de les lui faire discerner et distinguer de désirs immédiats ou utopiques.

3) Les désirs de chacun sont différents : on doit alors respecter la voie de chacun, son rythme, sa personnalité.

4) Cette mise au point des désirs de base et possibilités induit des motivations, celles-ci passent par un travail et une progression. Aider l'élève à progresser, c'est établir avec lui des objectifs à réaliser, c'est ce qu'on appelle la pédagogie de contrat, tout contrat impliquant un engagement, puis des seuils à franchir par étapes. Soutenir l'effort par le désir de progrès, c'est amener chacun à se dépasser, à donner toujours plus 'Cf le "Magis" de Saint-Ignace dans les Exercices spirituels).

5) Les programmes sont des moyens pour alimenter les cours et permettre le développement intellectuel et spirituel, ils n'ont jamais leur raison d'être en eux-mêmes. Le but du cours n'est donc pas prioritairement de remplir à la lettre et de "boucler" coûte que coûte le programme (celui que fixe l'Education Nationale, et aussi celui que se fixe l'enseignant dans son organisation), mais de l'utiliser et l'adapter en partant de l'intérêt des élèves qu'il s'agit de rechercher, d'orienter et de maintenir.

6) L'adhésion à un but d'ensemble doit s'accompagner du goût pour les activités d'exécution : on peut éveiller et alimenter ce goût par des manières variées de présenter et de mettre en œuvre les travaux, notamment en utilisant les moyens audiovisuels. On peut, pour susciter et conserver l'intérêt des élèves et leur attrait pour des découvertes personnelles, leur confier des enquêtes et recherches de documentation (rôle du C.D.I.) en faisant une large place à leurs choix. On doit favoriser tout ce qui développe l'initiative et la créativité. On peut, enfin, développer les activités extra-scolaires épanouissantes comme les voyages, les échanges internationaux, le théâtre, les arts et les sports.

7) La pédagogie du désir retentit sur la manière de négocier l'orientation : la prise en compte des goûts et des aptitudes, et non des seuls résultats scolaires, doit permettre une orientation motivée et positive, à l'issue des classes de cinquième, troisième et seconde. C'est l'analyse des capacités créatives en germe dans chaque enfant qui assure la meilleure orientation.

8) Cette même pédagogie du désir est valable dans la proposition de la Foi. Celle-ci ne doit jamais être pesante et parachutée, elle doit répondre à la diversité des situations, des attentes et des préoccupations des jeunes, qu'il s'agisse de l'étude des religions, de la connaissance de l'Evangile, des célébrations ou de la vie quotidienne.

Pour conclure, nous dirons qu'une pédagogie du désir est fondée sur la foi en la liberté : on ne forme pas les hommes, on les invite et les aide à se former eux-mêmes. Une telle pédagogie est un respect de l'action de Dieu : c'est parce qu'il recherche la coopération de l'homme et son épanouissement que Dieu suscite en lui le désir, moteur de la croissance et de la volonté d'entreprendre.

Certaines des applications d'une pédagogie du désir ne sont-elles pas déjà mises en œuvre au Caousou ? Mais n'est-il pas vrai que progresser dans cette voie implique une collaboration étroite entre enfants, parents, enseignants et éducateurs ?

... "pour une pédagogie de l'évaluation"...

Nous lisons dans les Exercices Spirituels de Saint-Ignace, 5ème Addition :

"L'exercice fini, pendant un quart d'heure, assis ou me promenant, j'examinerai quel a été le résultat de la contemplation ou de la méditation. S'il est mauvais, je rechercherai la cause de cet échec et, celle-ci reconnue, je m'en repentirai pour m'en corriger à l'avenir ; s'il est bon, je remercierai Dieu notre Seigneur et une autre fois, je m'y prendrai de la même façon".

Tel le retraitant qui évalue son Exercice, tel l'élève devrait évaluer son travail, tant il est vrai qu'il n'est point de progrès sans évaluation personnelle.

Il faut des notes, notre système scolaire est là pour nous le rappeler : notes pour l'élève, notes pour la famille, notes pour l'enseignant, moyennes, bulletins, panoplie habituelle d'un contrôle ponctuel, mensuel, trimestriel.

Il serait facile d'en rester à une note qui évaluerait un parcours lézardé ou sans faute. Mais l'essentiel n'est-il pas de savoir ce que l'on veut faire de ces notes ?

S'il est nécessaire de disposer de critères objectifs (grilles...) pour évaluer les résultats d'un travail, il est aussi nécessaire d'examiner la manière de chacun d'arriver à ces résultats : ne pas abandonner l'élève à lui-même, mais chercher à voir où il en est, comment il procède et l'encourager tout en contrôlant ; c'est l'objectif que l'enseignant se fixe.

Une aide mutuelle va faire partie de cette attitude dite de "consolatio" : faire le point avec l'élève, préciser l'objectif à atteindre, c'est permettre à l'élève de retrouver courage et force pour l'avenir. A la découverte de ses capacités, l'élève, aidé par l'enseignant, progressera dans une saine émulation qui, elle aussi, participe à notre réussite.

Eduquer l'homme dans sa vérité d'homme et établir une pédagogie évaluatrice, c'est évaluer l'évolution de tout être, mais c'est aussi l'amener à s'auto-évaluer.

Pour cela, l'enseignant doit connaître son système de notation avec ses limites, l'expliquer à ses élèves et se concerter avec les autres collègues de sa matière : lourde tâche qui permet à chacun des partenaires de construire une ligne de conduite oeuvrant pour une meilleure connaissance de soi-même.

L'évaluation n'est donc plus un outil de sanction, mais un moyen de perfectionnement ; elle permet à l'élève de suivre avec objectivité et réalisme son parcours ; elle permet aux parents de mieux apprécier leur enfant dans ses qualités ainsi révélées.

Evaluer non pour punir, mais pour récompenser, évaluer pour découvrir et non pour briser, s'évaluer pour se connaître et se révéler, s'évaluer pour progresser, pour ne pas s'illusionner : exercice personnel d'évaluation pour un travail personnel.

... pour une pédagogie des "petits pas"...

La pédagogie des petits pas est, en somme, une application de la casuistique, cette fameuse et incomprise casuistique, qui a tellement fait critiquer les Jésuites !

La casuistique naît du rapport entre la loi, l'idéal, la "théorie", et les cas individuels et concrets.

La loi, l'idéal, les principes sont faits pour être réclamés, reçus, approuvés. Leur application concrète, leur mise en pratique, sont d'un autre ordre, parce que forcément imparfaits, parfois impossibles.

Il s'agit donc, dans la pratique, de considérer l'idéal et les principes comme des références, en s'efforçant de s'en rapprocher, mais en mesurant avec réalisme l'écart qui nous en sépare : de procéder donc à partir d'une situation donnée avec ses limites, en avançant pas à pas, au rythme de chacun, dans la direction indiquée.

Le projet éducatif de notre établissement, tout comme les quelques aspects de "pédagogie jésuite", que nous avons essayé de développer depuis quelques numéros, sont des points de repères, des directions, des convictions que l'on essaie de préciser dans un esprit ignatien. Mais quiconque prétendrait les réaliser d'un coup, ou sans faille, serait aussi irréaliste que prétentieux !

Prendre les choses au départ comme elles se présentent, les élèves tels qu'ils sont, les éducateurs, les structures, les programmes tels qu'ils sont, c'est du bon sens et du réalisme. Faire les "pas" possibles, petits ou grands, vers une amélioration sans demander trop ni trop peu, en gardant le bon cap, c'est refuser l'immobilisme et le scepticisme et répondre à un appel vers le "davantage".

Un exemple à partir d'objections, tout à fait fondées, soulevées à propos d'une affirmation de principe de la "pédagogie du désir", énonçant que "le but des cours n'est pas prioritairement de boucler coûte que coûte le programme, mais de l'utiliser et l'adapter en partant de l'intérêt des élèves" : il est certes logique et souhaitable qu'un enseignant ait le souci de faire parcourir à ses élèves la totalité du programme affecté à un niveau, surtout en matière scientifique où ce qui n'aura pas été vu une année constituera une lacune forcément préjudiciable, voire insurmontable l'année suivante.

Cela constitue-t-il une contra-diction avec la position de principe affirmée plus haut et une impossibilité totale de l'appliquer ? Réponse : il s'agit d'un réel dilemme, mais il serait contraire à l'esprit ignatien de durcir l'alternative. Ce que la position de principe cherche à rappeler, c'est de considérer à titre primordial l'élève, sa situation, ses possibilités, son intérêt, en essayant de trouver des solutions dans cette voie :

  • si les programmes sont trop ambitieux, il faut en discuter avec des collègues, des inspecteurs, avec les instances concernées, pour essayer de les aménager (tâche difficile, mais non impossible, cela s'est déjà fait).
  • si certains élèves n'ont pas le niveau requis pour suivre assez vite, il faut alors revoir les critères d'orientation, organiser les soutiens, prendre les dispositions pour transformer, à petits pas, des situations dommageables et contraires au but éducatif que l'on s'est fixé.

Nous avons à mener tous nos efforts pédagogiques dans l'humilité et le réalisme de petits pas, modestes peut-être, mais accomplis courageusement dans la confiance de leur efficacité, ceci sans confondre l'esprit et la lettre. Les petits pas seront bénéfiques s'ils gardent l'esprit, sans durcir la référence à la lettre du principe, mais sans l'oublier.

La lettre du principe indique le but.

L'esprit permet le "pas" possible aujourd'hui... ou demain !